L'absence...
Nous
aimons que l'autre nous prenne en compte. Combien de couples se
déchirent parce que l'un ou l'une des deux ne se sent pas suffisamment
exister aux yeux de l'autre. « Tu ne fais pas attention à moi... Tu ne
me regardes plus... Tu ne m'écoutes pas... » Autant de reproches qui
disent que l'autre est définitivement absent.
J'avais
un ami, qui est maintenant hélas ! définitivement absent et avec qui je
déjeunais très régulièrement. Notre rituel a duré des années, et nous
nous invitions tour à tour. Pour ne pas manquer à nos obligations ni
nous perdre dans l'alternance du devoir de payer, nous échangions à
chaque repas un petit porte-clés. Celui qui l'avait était le porteur de
l'obligation de régler l'addition à la prochaine rencontre.
Cet
ami n'était guère homme de confidence. Bien que nous ayons eu de
longues heures de discussion au cours de ces nombreuses agapes, je n'ai
pas le souvenir d'échanges intimes. Surtout, je ne me suis jamais senti
en capacité de lui parler de mes problèmes du moment autrement que sur
un ton badin. J'ai parfois essayé, mais je crois que cela l'ennuyait,
tout simplement. Il faut lui reconnaître que lui-même ne disait jamais
mot non plus de difficultés qu'il pouvait rencontrer dans la vie, bien
que j'aie su qu'il en avait.
Certains
pourraient le trouver égoïste, d'autres pudique... Mais ce n'est pas
mon propos ici. Je me souviens d'une période où je me sentais
particulièrement mal. Bizarrement, déjeuner avec lui me sortait des
difficultés. J'avais un moment où j'étais obligé de laisser mes
problèmes de côté, de faire bonne figure et, je dois le reconnaître,
cela m'a fait du bien.
Cela
ressemble beaucoup à l'éducation bourgeoise, qui n'est plus franchement
à la mode. Il est entendu qu'une vie sans possibilité de s'épandre
serait un enfer — je ne suis pas thérapeute pour rien ! — mais, à
vouloir bannir de nos vies cette forme de politesse distante, nous avons
peut-être été trop loin.
Car, parfois, l'absence d'écoute fait du bien, tout comme l'absence, certes mesurée, des parents fait grandir les enfants.
Il y a aussi — dans la non-écoute, le non-regard et l'absence au moins apparente d'empathie — des occasions de jouir du moment