L'usage du monde, de Nicolas Bouvier
Mon attention sur ce livre a été attirée par une critique de François Morel autour d'une phrase de ce livre :
« 𝑀𝑜𝑖, 𝑝𝑎𝑟-𝑑𝑒𝑠𝑠𝑢𝑠 𝑡𝑜𝑢𝑡, 𝑐’𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑎 𝑔𝑎𝑖𝑒𝑡𝑒́ 𝑞𝑢𝑖 𝑚’𝑒𝑛 𝑖𝑚𝑝𝑜𝑠𝑒. »
J'étais tout heureux de retrouver cette phrase lors de ma lecture !
Mais je suis tombé sur un autre passage, qui dit à la fois la simplicité de vivre, la recherche vaine des biens matériels, une certaine conception du voyage et peut-être quelque chose d'un monde disparu...
Nous sommes au début des années 50, avec deux jeunes gens qui voyagent de l'Europe jusqu'à l'Inde (nous sommes en Perse dans cet extrait). Et leur voiture est en panne.
« Ici, où l’on use les machines jusqu’à la ruine sans souci de les revendre, les garagistes ignorent ce répertoire de mimiques consternées ou méprisantes qui, chez nous, font honte au propriétaire d’un « clou » et l’obligent à acheter du neuf. Ce sont des artisans, pas des vendeurs. Une culasse éclatée, un arbre à cames en miettes, un carter rempli d’une sorte de farine d’acier ; il en faudrait plus pour les troubler. Les parties saines : phares, portes qui ferment, châssis solide, les impressionnent davantage ; quant aux autres, eh bien, précisément, ils sont là pour les réparer. Les tacots les plus rebutants, ils les démontent, les renforcent avec des pièces arrachées aux camions, les transforment en blindés increvables. C’est un travail d’improvisation admirable, jamais pareil. Parfois, ils signent à coups de tournevis un rapiéçage particulièrement réussi. On ne s’ennuie pas, on gagne bien ; en soudant, en ajustant, on fait dorer des toasts sur le charbon de forge, on grignote des pistaches dont les coques recrachées couvrent l’établi, et la théière bouillante n’est jamais bien loin. La plupart de ces mécanos sont d’anciens camionneurs qui ont vu du pays ; leurs lieux, leurs souvenirs, leurs amours sont distribuées sur une vaste province. Cela vous fait des gens éclairés et portés sur le rire. Impossible de travailler avec eux sans s’en faire des amis.»