La fabrique des monstres
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"Un désaccord qui nécessite un ajustement." C'est ainsi que je définis le conflit dans mon travail.
Mon intention étant, rappelons-le, de contribuer à une culture du "conflit sain" pour éviter la violence.
Cela dessine en creux ce qu'un conflit n'est pas. Par exemple un désaccord qui ne nécessite aucun ajustement ou dont l'ajustement est extérieur à nous.
Il en va ainsi des goûts et des couleurs : "Je préfère le rouge, tu préfères le bleu" ne nécessite aucun ajustement. L'adage populaire ne dit-il d'ailleurs pas : "Des goûts et des couleurs, on ne discute pas." ?
Il en va aussi, dans le second cas, des préférences politiques. Je vote A, tu votes B... Il n'est pas à notre portée de faire changer d'avis l'autre et l'ajustement nous est extérieur. Cela s'appelle les élections.
C'est sans doute le grand mérite de la démocratie, au-delà parfois d'une apparente inefficacité dans certains domaines, d'avoir mis en place un processus d'ajustement qui, en théorie, permette aux antagonistes d'être défaits du devoir apparent de résoudre entre eux leur différend (ou leur différence).
C'est dire que la démocratie devrait nous préserver de certaine forme de violence qui peut se manifester dans l'impuissance à s'entendre avec l'autre.
Dans les faits, nous voyons que ça ne fonctionne pas complètement. Nulle surprise à ce que cette violence vienne souvent de personnes qui ont le moins d'appétence pour la démocratie.
J'appelle ces conflits des "faux conflits" mais ils ont une manifestation bien réelle. L'adjectif "faux" se justifie néanmoins par l'impasse où nous conduit ce genre de débat. Comme l'a dit Dale Carnegie: "Vous ne pouvez pas gagner un débat. Si vous le perdez, vous le perdez. Si vous le gagnez, vous le perdez."
Le drame est bien sûr l'irruption de la violence. Pas seulement la violence physique, mais toutes sortes de violences dont le point commun est toujours de faire disparaître l'autre, soit en le niant, soit en le réduisant à une seule dimension de son être.
J'appelle cela: fabriquer un monstre.
"C'est un imbécile. Elle est de mauvaise foi. Je le déteste. Je ne veux plus lui parler. Elle est malhonnête..."
La fabrique des monstres commence par de toutes petites tâches.
Petit à petit, ces jugements non seulement réduisent la personne à l'une de ses manifestations, mais encore abîment la relation que nous avons avec elle jusqu'à la couper complètement, rendant ainsi impossible tout conflit sain.
Dès lors que le lien est coupé, tout peut arriver. J'aime cette image, vue dans un livre de contes, d'une princesse indienne conduisant un éléphant en le tenant avec un cheveu en guise de laisse. Si le cheveu se brise, alors la force brute de l'animal peut devenir "amok", folle... Ainsi de la relation: la couper ouvre la porte à la violence.
N'oubliez pas que le monstre appelle le héros, tel le chevalier au Moyen Âge venant combattre le dragon, et que le héros est d'abord un tueur. Le monstre et l'idole ne sont jamais que deux manifestations de la violence.
C'est pourquoi j'invite toute personne de bonne volonté à faire tous ses bons efforts pour maintenir la relations avec autrui, quoi qu'il arrive.
Ceci n'empêche naturellement pas de réagir aux comportements ni, le cas échéant, de les condamner avec fermeté. Mais sans réduire la personne à ses agissements.